Vie pratique

Australie : l’explosion du marché noir du tabac relance le débat sur la réduction des risques

Championne historique de la lutte antitabac, l’Australie se retrouve aujourd’hui confrontée à un paradoxe. Alors que le pays s’est fixé pour objectif de ramener le taux de fumeurs à 5 % de la population d’ici à 2030, une part croissante des consommateurs, découragés par des prix pouvant atteindre 60 dollars le paquet, se tourne vers le marché noir. Une situation qui pousse désormais certains experts à réclamer un changement de cap, notamment concernant les cigarettes électroniques.

Pendant longtemps, l’Australie a incarné le volontarisme sanitaire. Le pays a été le premier au monde à instaurer le paquet neutre, à bannir la publicité pour le tabac ou encore à interdire de fumer dans une voiture ou un logement lorsqu’un enfant y est présent. L’an dernier, les autorités ont franchi une nouvelle étape en interdisant les cigarettes mentholées et en obligeant les fabricants à faire figurer des avertissements sanitaires non seulement sur les paquets, mais aussi directement sur chaque cigarette.

L’Australie applique également une réglementation particulièrement stricte aux produits de substitution. Les cigarettes électroniques ne sont, en théorie, accessibles qu’en pharmacie et sur ordonnance médicale. Une approche très restrictive, qui tranche avec celle adoptée par d’autres pays misant davantage sur la réduction des risques.

Dans le même temps, les taxes sur le tabac ont triplé en l’espace d’une décennie. Résultat : un paquet de cigarettes acheté légalement peut désormais coûter jusqu’à 60 dollars australiens.

Pour de nombreux fumeurs, cette flambée des prix a profondément changé la donne.

Mohamed, un Français originaire de Marseille installé en Australie pour travailler, reconnaît avoir trouvé une solution alternative. « J’achète des cigarettes chinoises qui me coûtent 15 dollars le paquet parce que les cigarettes légales, elles, coûtent 60 dollars. Je suis venu ici pour mettre de l’argent de côté, pas pour tout dépenser dans des clopes ! », explique-t-il.

Même constat chez Meredith. Lorsqu’elle se rend dans certains commerces, elle demande désormais des « cigarettes importées ». « Elles sont trois fois moins chères et plutôt faciles d’accès », affirme-t-elle.

Le phénomène est particulièrement visible à Sydney. Sur King Street, l’une des artères les plus animées du quartier de Newtown, le paysage commercial s’est profondément transformé. Là où l’on ne trouvait que deux ou trois bureaux de tabac il y a une dizaine d’années, on en compte aujourd’hui une vingtaine sur à peine 2,5 kilomètres.

Selon plusieurs témoignages, il suffit parfois de demander des « cigarettes importées » ou « moins chères » pour voir apparaître discrètement des produits illicites, sortis d’un tiroir ou dissimulés derrière des paquets de chewing-gums.

Ce marché parallèle représente un manque à gagner colossal pour les finances publiques. Les autorités australiennes ont multiplié les descentes et renforcé les sanctions. En Nouvelle-Galles du Sud, 279 fermetures administratives temporaires ont ainsi été prononcées depuis novembre 2025.

Mais l’ampleur du phénomène complique considérablement la tâche des pouvoirs publics. Le seul État de Nouvelle-Galles du Sud compte près de 20 000 débits de tabac, dont 5 000 ont ouvert après 2020.

Pour le Dr Nick Coatsworth, spécialiste des maladies respiratoires récemment auditionné devant une commission d’enquête sénatoriale, ces chiffres mettent en lumière les limites de la stratégie actuelle.

« Cela peut paraître sensé de penser qu’en augmentant le prix du tabac, on va pousser les fumeurs à arrêter. Mais on voit bien maintenant qu’il existe un seuil au-delà duquel les gens se tournent vers le marché illégal », estime-t-il.

Nick Coatsworth avance même que l’Australie est devenue, rapporté à sa population, « le plus grand marché illicite du monde ».

Début juin, une étude du Bureau australien des statistiques (ABS) est venue alimenter le débat. Fondée sur l’analyse d’échantillons d’eaux usées, elle révèle que la consommation de nicotine a bondi de 40 % depuis 2017. L’ABS estime également que 80 % du tabac consommé dans le pays l’année dernière était d’origine illicite, alors que cette proportion n’était que de 12 % en 2017.

Face à cette situation, Nick Coatsworth plaide pour une approche plus pragmatique. Le médecin propose de réduire les taxes afin de ramener une partie des consommateurs vers le marché légal.

« L’idée n’est pas d’aligner les prix sur ceux du marché noir, mais de les faire baisser suffisamment pour ramener un certain nombre de fumeurs vers le marché légal et ainsi financer des actions de prévention contre le tabagisme », explique-t-il.

Nick Coatsworth estime également qu’il est urgent « d’assouplir la législation sur les cigarettes électroniques et les autres formes de consommation de nicotine, parce que ces produits sont utiles pour détourner les fumeurs du tabac à brûler, avant de les aider à arrêter complètement ».

Pour l’heure, le gouvernement australien campe sur ses positions. La National Tobacco Strategy maintient son objectif de ramener le tabagisme à 5 % d’ici à 2030 grâce à de nouvelles restrictions et à la poursuite des hausses de prix. Quant à l’aide proposée aux fumeurs souhaitant arrêter, elle repose essentiellement sur des campagnes de communication.

Longtemps présenté comme le laboratoire mondial de la lutte antitabac, le modèle australien pourrait désormais devenir un cas d’école des dilemmes auxquels sont confrontées les politiques de santé publique : comment trouver le juste équilibre entre la baisse du tabagisme, la lutte contre le marché noir et la prise en compte des outils de réduction des risques.

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